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Un discours

Alvare Ocho Alvez de la Plata avait enfin levé la tête vers l’assemblée après un long moment d’hésitation. Il se détestait et il était comme transpercé de la somme de toutes les gènes et de toutes les angoisses que l’on pourrait imaginer; pas un centimètre de sa peau ne transpirait pas la honte et le dégoût de soi. Il se souvenait de cette sensation terrible, il avait déjà vécu ça. Il avait connu cet effroyable malaise alors qu’à dix-neuf ans il s’était vu refuser la main de la belle Mathilda par son père, devant les quarante enivrés de cette fête de Noël à Santa-Andrea sous les rires des convives. Il avait connu le même sentiment absurde immédiatement suivi de cette volonté de disparaître. Il tremblait légèrement, comme une impatience de tous les membres, son coeur frappait sa poitrine comme le tambour grave d’une exécution imminente.

Pourtant tout avait bien commencé, il avait eu l’emportement motivant et il avait aligné les banalités d’usage en politique avec une conviction digne d’un général en guerre. Alvare Ocho Alvez avait toujours eu ce talent, cette capacité à entrer en combat, il avait la véhémence et la gestuelle des plus grands orateurs du pays, mais aujourd’hui, il essayait de porter son regard au fond de l’amphithéâtre de Cafayates pour éviter de croiser celui de ses fidèles électeurs et de ses généreux donateurs. Il froissait nerveusement les feuilles de son précieux discours, ce foutu discours, alors que sa main droite s’était levée vers l’assemblée comme pour préparer une autre sentence, une autre affirmation qui ne venait pas, qui ne pouvait plus sortir, qui ne pouvait plus le sauver. Des gouttes de sueur perlaient sur son front dégarni et le battement frénétique de ses paupières trahissait une gêne incommensurable. Il flottait dans sa tête l’idée qu’il aurait dû mourir il y a deux minutes, juste après la dernière salve d’applaudissements, il se serait effondré subitement sous les cris de l’audience sidérée, terrassé par l’un de ces trucs extrêmement grave et soudain auquel on ne survit pas, malgré l’assiduité du vieux pompier de service et du seul docteur proche de l’avant de la scène. On n’aurait rien pu faire, il aurait été emporté dans la dignité et la gloire, bien que modeste, une petite gloire tout de même. Une disparition subite qui l’aurait porté au panthéon local sous la forme d’une petite plaque, voire d’un buste et qui lui aurait valu une sorte d’éternelle reconnaissance d’homme bon et juste, de leader ferme et humain, les journaux auraient dépeint son parcours, sa droiture et sa fidélité avec ce respect tout mortuaire qui aurait garni pendant quelques jours les premières pages de la presse de la province de Salta Auria.

Mais ce n’était pas arrivé, pas de décès subit, pas de crise cardiaque salutaire, pas d’apoplexie et il était là, malheureusement vivant, seul face à son destin. Sylvia Dara Fernandez, la responsable de la communication engagée à grands frais pour l’occasion, venait de laisser choir son ordinateur portable, sa tasse de café et ses lunettes sur le parquet. Elle avait travaillé deux semaines sur ce discours, deux semaines de recherches intenses, deux semaines à trouver les phrases qui ne heurtent personne, qui ont un peu de creux et de flatterie à la fois, du bon travail ruiné en un instant. Il flottait un silence absolu. D’ordinaire sur une telle assemblée d’individus enthousiastes, comme on les fréquentait à Cafayates, il subsistait, même dans les moments les plus importants, un certain pourcentage de toussoteux, de renifleurs, de ronfleurs ou de persistants qui finissent une phrase suivie d’un rire léger. Il y avait toujours un débat dans le débat et d’interminables explications, parfois précédées de grossièretés.

Mais là, rien, l’assemblée générale du parti Propuesta Republicana et de ses invités s’était véritablement éteinte, c’est à peine si l’on devinait la respiration d’un opulent ou l’asthme sifflant du chef de la police. Les visages oscillaient entre l’air médusé et atterré, les mines étaient figées et personne ne savait vraiment ce qui allait se passer. Il avait mélangé les mots de ces deux misérables lignes, alors qu’il était à deux doigts de terminer, à quelques secondes du tonnerre d’applaudissements. Pourquoi n’avait-il pas pu juste tousser, s’interrompre, prendre une gorgée de son verre d’eau et se reprendre discrètement, avec l’air provisoirement détaché ? On n’y aurait vu que du feu et hormis les quelques étudiants amateurs de rhétorique, toujours à l’affût d’une bonne blague sur la diction des autres et d’un lapsus révélateur, personne n’aurait relevé ce début de cafouillage. Mais Alvare Ocho Alvez de la Plata, emporté par des mots trop fluides, par les sonorités enlevées de son discours, par l’enthousiasme du moment, ne s’était même pas entendu dérailler.

Comment avait-il pu rendre un vibrant hommage à la corruption qui gangrène l’administration et traiter de mal absolu à éradiquer, madame la présidente de la république ?